WIP is the new finale

Sur la version en ligne du jeu Magic: the gathering, l’un des écrans de chargement nous dit qu’il n’y a pas d’erreur de jeu, juste de nouvelles stratégies possibles. Pourtant, quand je fais du piano, je m’attends à ce qu’il joue ce que j’ai dans la tête au lieu d’écouter ce qui en sort.

Il y a quelques temps déjà, fin 2019 ou tout début 2020, je rigolais avec mon meilleur ami de réaliser une exposition intitulée : WIP [ndlr : Work In Progress] is the new Finale, avec comme sous-titre : dans un monde qui se meurt, on n’a plus le luxe de finir notre travail. Fait intéressant, j’ai cru voir passé une performance de cet acabit il y a un an ou deux et ça m’a fait sourire. Un jour où je le regardais dessiner (mon meilleur ami), je lui ai demandé comment il arrivait à sortir de ce qu’il avait dans la tête. Il m’a répondu qu’il composait surtout avec ses erreurs. Je comprends : parfois, je peux écrire quelque chose de faux juste parce que ça sonne bien et il faut ensuite que ça devienne vrai.

impression d'écran d'un fichier contenant les différentes versions d'un même roman, de la première version de la première partie à une version nommée "fullfull" (après une version "scène manquante et une autre "finfin")
Extrait du fichier contenant les différentes versions de mon deuxième roman

Je pense sincèrement qu’on crée ce qu’on crée, parce qu’on ne peut pas créer ce qu’on ne peut pas créer. Par exemple, j’ai longtemps fait des photos parce que je ne pouvais pas dessiner, écrit des histoires parce que je ne pouvais pas faire de films et j’écris toujours des textes parce que je ne sais pas composer des chansons. Il y a toujours une distance entre ce qu’on aimerait créer et ce que l’on peut concrètement fabriquer, dans le fond comme dans la forme, et c’est dans cet écart que se forme parfois un éclat infime de sincérité. C’est en cherchant à atteindre quelque chose d’impossible qu’on se résout à faire quelque chose de concret.

Il y a dans la pratique quelque chose qui n’a rien à voir avec la création en tant que telle, mais qui peut résulter à une création parfois en tant que telle. C’est dans le geste, plus je réfléchis et plus je me dis que la réponse se trouve dans le geste. Pratiquer, c’est apprivoiser des gestes qui n’ont rien de naturel : il n’y a rien de naturel à toucher un piano, il n’y a rien de naturel à ce qu’un piano — de tous les instruments du monde, n’existe. Créer quelque chose, c’est tirer maladroitement d’un objet inadéquat une sensation fugace qui, l’espace d’un instant (redondance nécessaire au propos) a paru avoir une importance relative.

Quand est-ce qu’on sait que c’est fini ? interroge le film Portrait de la jeune fille en feu, et je ne sais pas si c’est quand on s’arrête. Avant de créer, on a été touché par les productions d’autrui et on a senti quelque chose de cette importance relative, même si elle ne résonne pas en nous comme elle a résonné dans son auteur·ice. On a perçu une œuvre extérieure comme un objet entier, plein et complet. Je pense qu’en tant qu’artiste, on recherche cette expérience autant qu’elle nous malmène : on veut produire une œuvre pleine, comme seul le regard extérieur peut la percevoir. En termes d’écriture, le meilleur conseil que j’ai un jour reçu était le suivant : penser à remonter l’un des derniers paragraphes vers le centre du texte. Je ne sais pas pourquoi ça fonctionne, mais c’est vrai au moins une fois sur deux (deux fois sur trois, disons).

Un exemple du jeu Pédantix particulièrement difficile : la moitié des mots sont remplacés par le mot "pédalo" et rien ne fait sens
Un exemple de Pédantix particulièrement laborieux

Pour réussir à créer, je pense qu’il faut faire le deuil de la plénitude, attirante mais illusoire, pour se focaliser sur des éléments plus triviaux : est-ce que j’ai encore des choses à dire ? Est-ce que le fil à tricoter de mes idées arrive en bout de pelote ? Est-ce que ces autres, en qui je croie, m’affirment que c’est fini, puisque je ne serai jamais capable de le percevoir moi-même ? Peut-être qu’on ne sait pas consciemment écrire nos fins, mais je pense qu’elles existent déjà implicitement dans nos œuvres.

une photo en noir et blanc d'une banderole sur laquelle on lit "birth". un texte y a été superposé : "je ne cherche pas à devenir, je n'ai pas envie de traverser ou bien de me rejoindre ; il n'y a pas de distance, je suis déjà là"
ma contribution à l’un des fanzines de Florence Andoka
error: ce contenu est protégé